ELOGE DE LA COLERE
Il est des tempéraments méditerranéens, comme le mien, qui ont du mal à pratiquer la tolérance : la conviction est souvent agressive ! Avec un brin de mauvaise foi, je pour-rais me retrancher derrière des antécédents célèbres: les orages qui symbolisent la puissance et l’irritation de Ju-piter. Dans la Bible elle-même, il y la « juste colère » ou la « sainte colère » de Dieu; et Jésus n’a-t-il pas été exaspéré par les marchands du temple ? L’Inquisition est le sym-bole limite de l’intolérance qui conduit l’orgueil humain à manipuler le sacré pour faire triompher « sa » vérité.
Mais pour ne pas recourir à la force, doit-on, pour autant, pratiquer aveuglément une tolérance égalitaire, véritable fourre-tout incontrôlable pour laquelle tout est dans tout ? Je me reconnais volontiers intolérante, parfois, parce que je ne veux pas, au nom de la tolérance, en arriver à la tautologie, au pléonasme littéraire et à la langue de bois politique ...
En effet, les faux « débat d’idées », qui nous sont présen-tés sur toutes les chaînes de télévision, non seulement ne font pas progresser nos connaissances mais neutralisent tout affrontement de propositions contradictoires. Com-ment avancer quand la discussion se borne uniquement à formuler la même idée d’une autre façon ? L’antithèse a disparu, il ne reste plus que des thèses parallèles. Deux raisonnements parallèles ne se rencontrent jamais. Or ce sont les antithèses qui ouvrent le chemin à la synthèse. Aujourd’hui on a peur des « vagues », du non conformiste, mais on revendique, en privé, le droit du n’imorte quoi – la créativité étant d’ailleurs limitée aux « modèles » télévi-suels !
Seuls les publicitaires nous offrent de la nouveauté... à consommer sans modération.
Tolérer la différence, oui. Mais tolérer que toutes les opi-nions soient placées à égalité d’importance, non, car il n’y aurait plus ni bien ni mal.
[ Au nom de la tolérance, endurer, sans emportement, les péroraisons aberrantes, déversées par les médias (audios, vidéos et même écrits) - alors qu’on n’a pas la possibilité de répondre. N’importe qui est utilisé par des animateurs qui pratiquent le « je passe à la télé, donc j’ai quelque chose à dire ». Certes, nous ne manquons pas de soi-disant « philosophes » - nouveaux Bouvard et Pécuchet - qui nous servent un discours d’une brillante démagogie. Ils ont depuis longtemps oublié que leur rôle serait de nous apprendre la distance qui permet le développement de l’esprit critique, en posant des questions à la façon de Socrate. Encore un mot désuet : la « maïeutique », l’art d’accoucher les esprits - mais c’était 500 avant Jésus-Christ, on prenait le temps de réfléchir. Aujourd’hui, les « experts » sont assez habiles pour expliquer le fonction-nement de l’appareil économique européen, par exemple en 1 minute !... ]
Ainsi, la crainte de paraître intolérant nous conduit tous au fameux « politiquement correct » que ne renierait pas Tartuffe. Pour ne pas heurter des catégories individus, on en arrive à ne plus pouvoir s’exprimer sans conformisme. Quand je constate les ravages que cela provoque outre-Atlantique, j’ai envie d’être « politiquement incorrect »...
Pour nous aider dans cette navigation impossible entre « tolérance » et « intolérance », voyons plutôt, dans les Evangiles, la manière dont Jésus nous place devant nos responsabilités à travers les paraboles ...
L’Atrabilaire de service
[ P.S A lire de toute urgence : « Les Nouveaux Chiens de garde ». Dans cet ouvrage (aux Editions « Liber-raison » qui avaient déjà accueilli le pamphlet de Pierre Bourdieu contre la télévision) Serge Halimi pourfend la dictature qu’exerce une petite caste médiatique au service de la « pensée unique ». ]
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